dimanche 18 avril 2010

Madame rêve.



La première fois, ça l'avait fait maugréer. Faut dire qu'elle maugréait facilement.
Pensez, vous demandez 40 euros au distributeur, il vous en donne 400. Après, il faut remettre l'argent sur le compte, et encore doit on s'estimer heureux quand les 400 euros ne mettent pas en péril votre compte.
Elle a eu la flemme de remettre l'argent.
Luce faisait ses comptes régulièrement. Au bout de 15 jours, elle s'est aperçu que les 400 euros n'étaient pas débités de son compte.
Elle a laissé passer un mois supplémentaire. Toujours aucune prise en compte de son retrait.
Elle est retournée au distributeur et a demandé 60 euros. A reçu 600.
Ça a perturbé Luce.
Dans son monde, les machines faisaient ce qu'on leur demandait.
Luce n'était pas une femme guillerette.
Un mariage sans gloire ni frisson, puis une quarantaine esseulée, rangée et camouflant l'ennui sous une routine d'occupations associatives. Des projets d'aller vers de l'associatif caritatif à la retraite.
Des discussions avec quelques collègues sur les films d'Art et d'Essai passés dans des salles où l'on entendait l'eau couler dans les tuyaux et dont la pente était inversée, et les fauteuils élimés.
Des fantasmes indignes de Bashung et de Madame qui rêve – de formes oblongues – un cœur d'artichaut blindé par l'amertume et la résignation.
Ce qui faisait rire Luce secrètement était d'introduire dans la conversation des mots inconnus visiblement de ses collègues que ça mettait mal à l'aise. On la trouvait gentille mais un peu snob.
Luce utilisait des mots tels que valétudinaire et atrabilaire.
Surtout quand elle était dans sa période en rimes finales.
Dans le fond, les mots lui servaient à ceinturer un désir de délire.

Toujours est il que cet argent distribué sans demande – mais non sans envie - la désarçonnait. Que fallait il faire ? Luce était quasi sur le point de rentrer dans la banque et signaler le fait.
Mais elle n'en avait pas fondamentalement envie.
Elle décida de garder l'argent, de ne rien dire à la banque et de continuer à guetter son compte.
Et d'aviser après un mois sans nouvelle.
Luce était tellement plongée dans ses réflexions qu'elle oublia d'en acheter ses fruits et légumes au Spar.

Quand le mois fut écoulé sans que qui que ce soit ne lui signale un retrait sur son compte et sans qu'elle n'entende parler de dysfonctionnements bancaires – le distributeur impassible continuait à lui faire de l'œil chaque fois qu'elle passait devant – Luce pris une décision.
Elle allait faire une opération qu'elle appelait in petto « l'opération Jackpot ».
Luce retira de son compte épargne logement 12 000 euros et les plaça sur son compte courant, histoire de couvrir ses arrières.
Puis vérifiant que personne n'était présent aux alentours, et qu'aucune caméra nouvelle n'était placée pour repérer une malfaitrice sournoise, elle tapota son code pour retirer 1 200 euros. C'était le maximum qu'il était autorisé de retirer sur une semaine.
Elle reçut 12 000 euros.
Luce ouvrit un portefeuille de titres dans une autre banque et y plaça son argent liquide.
Elle rougit un peu lorsque le conseiller financier lui jeta un regard surpris en voyant ses billets.

Elle se donna 6 mois pour décider d'une dépense éventuelle de cet argent, six mois pendant lesquels elle allait retirer du liquide au début chaque semaine et après plus souvent.
Ce qu'elle fit.
Luce s'aperçut également que les limites de retrait ne jouaient pas, et que la somme qu'elle demandait au distributeur était automatiquement multipliée par 10 quelque soit la banque.
A la fin des six mois, Luce avait un portefeuille de titres qui se montait à 783 000 euros.
Aucune réaction des banques, aucun écho dans la presse, c'était comme si Luce et ses retraits étaient transparents au monde.
Elle prit une disponibilité à son travail.

Luce partit trois semaine dans un centre de thalassothérapie de luxe, aux Seychelles.
Au retour, elle fit la tournée de tous les créateurs de mode de la ville et changea sa garde robe de fond en comble.
Elle souscrit un abonnement pour des massages sophistiqués et musqués, elle s'offrit un home cinéma. Puis les services d'un gigolo et elle rêva de formes oblongues.
Une année passa comme un rêve.
Elle mincit avec sa coach en diététique, se relooka avec son coach en image, se mit à l'exercice physique avec son coach d'expression corporelle.
Elle s'acheta un cabriolet sport avec climatisation, et projeta de s'offrir l'appartement d'architecte situé au dernier étage de l'immeuble le plus haut de la ville. Avec terrasse de 120 m². Il lui faudrait un jardinier.
Elle acheta la galerie d'art la plus renommée de sa ville et joua les mécènes avec des jeunes artistes qui réinventaient le Suprématisme et tombaient immanquablement amoureux d'elle. Plus besoin de gigolo.
Luce s'offrit des addictions. Tournées de casino, achats compulsifs de bijoux, et elle tâta de la cocaïne. L'idée qu'elle pourrait s'offrir un coach en cocaïne la faisait beaucoup rire.
Son vocabulaire avait totalement changé. Maintenant, elle disait « c'est top », par exemple. Ou « il est trop choux ».
Puis Luce fit connaissance d'un rentier milanais de 62 ans, qui parlait couramment français, en surfant un jour d'ennui, sur un site de « chat à la roulette » et elle connut le grand amour.

Tout ce conte de fée un peu Chamallow dura exactement 3 ans, 10 mois et 3 jours et demi.

Un midi, alors que Luce n'en avait pas l'utilité réelle mais éprouvait le besoin impérieux de vérifier si « ça roule toujours », elle traversa une rue pour se diriger vers le distributeur et mourut renversée par une voiture.


Derrière une porte, sur laquelle il y avait inscrit « URPA - Unité de Recherche de Philosophie Appliquée », on entendait des bruits de dispute.
- Mais purée Satan, tu n'as pas pu t'en empêcher !! C'est vraiment pas malin !!
- Bah j'en ai marre de cette gourdasse, ça fait presque quatre ans qu'elle m'ennuie, ça commençait à bien faire !!
- Il faut toujours que tu prennes des initiatives intempestives !! tu as tout gâché !!
- des gnignissiatives gnintempestives gnagnagna …
Satan était volontiers moqueur.
Surtout lorsqu'il venait de subir une overdose d'ennui.
- Tu aurais pu laisser Luce y faire …
Dieu était volontiers primesautier.
Surtout que sans l'avouer, il commençait sérieusement à s'ennuyer aussi.
- ahah elle est bien bonne et inattendue celle-là ! Ce que tu peux être gland tout de même …
- et toi là, tu t'es vu à arrêter brusquement un travail de quatre ans ? On allait enfin savoir !
- Mais notre sujet d'expérience est mal choisi, cette femme n'a aucune ambition, elle est petite, voilà, petite, commune, prévisible comme, comme … comme un curé devant son autel tiens !!
- dis donc, je te permets pas !
- Bon j'en ai marre, je me tire !
Et Satan sort en claquant la porte.
- tsssss … j'en ai marre de travailler avec cet abruti ! Presque quatre ans d'effort et voilà, un mouvement d'humeur … On ne saura jamais si l'argent fait le bonheur ou pas …

21 commentaires:

Satan a dit…

Mmm, quoique...
Un scénario de court-métrage qui pourrait vous propulser vers la gloire.

Audine a dit…

Ah merci ! mais, mais, la gloire fait elle le bonheur ?

(encore que, proposée par Satan, faut voir ...)

Didier Goux a dit…

Tiens, vous mettez "Spar" au masculin, vous ? Quand j'étais enfant, en Allemagne, on allait à LA Spar... Tout un monde qui s'écroule...

Audine a dit…

C'est que, Didier, je ne suis pas sûre que l'orthographe fasse le bonheur ...

Sur la place Faulquier derrière chez moi, LE Spar est UN Casino : c'est probablement pour ça !
Ou alors, on allait à LA épicerie ? quand j'étais gamine, on allait à l'épicerie, et même, à LA "ferme", puisque c'était une ancienne ferme.
Ca n'était pas en Allemagne, mais à l'Haÿ les Roses.

Fleur d'hiver a dit…

Il est où, le distributeur ?

Promis, je regarderai avant de traverser.

Suzanne a dit…

Je n'ai pas d'avis sur SPAR, moi j'allais à la COOP, et j'ai perdu mon couteau à couper les mains, et je ne veux pas réveiller Mtislav-Imperator.
Sinon, la petite histoire est chouette. Je n'ai pas vu arriver la fin malgré l'indice Luce-Lucifer.

balmeyer a dit…

Excellent !! Vraiment très bon, dans le métro j'étais scotché à cause du suce-pince. (mais si tu peux me permettre une familiarité après toutes ces années, je préfère l'histoire sans l'explication de la fin, y'a un côté plus "mystère" un peu défloré par l'intervention anté-Christine, si tu vois ce que je veux dire).

Sinon, l'expérience m'est arrivée une fois, à cause d'un bug. C'était un peu l'euphorie, mais les sous ont quand même été débités, après coup, c'est ballot.

Audine a dit…

Fleur d'Hiver : en fait, maintenant, on peut faire des virements directement sur Internet, ça évite de se faire écraser.

Suzanne : j'aime bien semer des indices l'air de rien !

(bon et puis il fallait que Dieu aime faire des jeux de mots bidons, je suis du genre à égratigner les piédestaux-tals, talaux ...)

(zut)
(ressortez pas le couteau PLIZ)

Balmeyer : ben sans la fin, c'est une autre histoire, celle là est comme ça pleine d'enseignements. Du genre qu'il faut regarder avant de traverser et que quand y a pas d'explication, c'est peut être Satan et Dieu qui font des expériences.
(comment ça on s'en fout ?)

Dorham : merci.
(oui je sais, il n'a pas commenté mais si)

Suzanne a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Suzanne a dit…

Oui, mais ce n'est pas du jeu si Dorham commente en privé. Et si tout le monde faisait pareil, oukilserait le bloguing blogagiant ?
Pas d'accord avec Balmeyer: si la fin n'est pas expliquée, les durs de la comprenette comme moi n'y pigeront rien.

Dorham a dit…

Pas d'accord avec Balmeyer, itou...
J'adore la fin, je l'avais même pas vu venir, et pendant tout le texte, j'ai entendu la voix d'Audine, comme si elle me racontait l'histoire à moi tout seul...

Suzanne,

à vous aussi je dis des mots privés...

balmeyer a dit…

Dorham : fayot.

Audine a dit…

Allons Balmeyer, rends toi à l'évidence, tu as tort.

balmeyer a dit…

Je perds z'une bataille... je prends le maquis. Je reviendrai.

Audine a dit…

tsssssss tssssss veux tu laisser le maquis là où il est !!

Sade a dit…

C'est mon maquis !

Audine a dit…

Mouhahahaha !

J'adorais déjà mes commentateurs, mais je sens que je vais aussi adorer les nouveaux, Satan, Sade et toute la bande.

lucia mel a dit…

Luciamel... a bien aimé ;-)))

Ca me rappelle le dialogue entre Dieu et Freud (même si ce n'est pas de la grande littérature, c'est du E. E. Schmitt : "Variations énigmatiques", je dois dire que ça vaut son pesant de cacahuètes). Bientôt on aura : Freud, Dieu et Onfray... se répondant, ça sera désopilant.

Anonyme a dit…

En allemand SPAR signifie EPARGNE
Prononcer "CHPAR"
SPARKASSE signifie Caisse d'Epargne
En Ch'ti, cela veut dire "J'me tire avec la caisse"

Duga
Traduction simultanée (en léger différé quand même)

Anonyme a dit…

Déjà, je vous parle de ça il y a très longtemps, avec un seul commandement (Gaaaarde à vous !), on s'était retrouvé avec 10.
A l'époque, on n'était pas dans la Mouïse.

Duga
à Table

mtislav a dit…

La nouvelle est amusante, c'est bien qu'il y ait une chute de mon point de vue...