mercredi 21 avril 2010

Jour de congé

Pour toi, parce que je pensais à toi.













Étangs du Méjean, mercredi 21 avril 10, Lattes, Hérault.

dimanche 18 avril 2010

Madame rêve.



La première fois, ça l'avait fait maugréer. Faut dire qu'elle maugréait facilement.
Pensez, vous demandez 40 euros au distributeur, il vous en donne 400. Après, il faut remettre l'argent sur le compte, et encore doit on s'estimer heureux quand les 400 euros ne mettent pas en péril votre compte.
Elle a eu la flemme de remettre l'argent.
Luce faisait ses comptes régulièrement. Au bout de 15 jours, elle s'est aperçu que les 400 euros n'étaient pas débités de son compte.
Elle a laissé passer un mois supplémentaire. Toujours aucune prise en compte de son retrait.
Elle est retournée au distributeur et a demandé 60 euros. A reçu 600.
Ça a perturbé Luce.
Dans son monde, les machines faisaient ce qu'on leur demandait.
Luce n'était pas une femme guillerette.
Un mariage sans gloire ni frisson, puis une quarantaine esseulée, rangée et camouflant l'ennui sous une routine d'occupations associatives. Des projets d'aller vers de l'associatif caritatif à la retraite.
Des discussions avec quelques collègues sur les films d'Art et d'Essai passés dans des salles où l'on entendait l'eau couler dans les tuyaux et dont la pente était inversée, et les fauteuils élimés.
Des fantasmes indignes de Bashung et de Madame qui rêve – de formes oblongues – un cœur d'artichaut blindé par l'amertume et la résignation.
Ce qui faisait rire Luce secrètement était d'introduire dans la conversation des mots inconnus visiblement de ses collègues que ça mettait mal à l'aise. On la trouvait gentille mais un peu snob.
Luce utilisait des mots tels que valétudinaire et atrabilaire.
Surtout quand elle était dans sa période en rimes finales.
Dans le fond, les mots lui servaient à ceinturer un désir de délire.

Toujours est il que cet argent distribué sans demande – mais non sans envie - la désarçonnait. Que fallait il faire ? Luce était quasi sur le point de rentrer dans la banque et signaler le fait.
Mais elle n'en avait pas fondamentalement envie.
Elle décida de garder l'argent, de ne rien dire à la banque et de continuer à guetter son compte.
Et d'aviser après un mois sans nouvelle.
Luce était tellement plongée dans ses réflexions qu'elle oublia d'en acheter ses fruits et légumes au Spar.

Quand le mois fut écoulé sans que qui que ce soit ne lui signale un retrait sur son compte et sans qu'elle n'entende parler de dysfonctionnements bancaires – le distributeur impassible continuait à lui faire de l'œil chaque fois qu'elle passait devant – Luce pris une décision.
Elle allait faire une opération qu'elle appelait in petto « l'opération Jackpot ».
Luce retira de son compte épargne logement 12 000 euros et les plaça sur son compte courant, histoire de couvrir ses arrières.
Puis vérifiant que personne n'était présent aux alentours, et qu'aucune caméra nouvelle n'était placée pour repérer une malfaitrice sournoise, elle tapota son code pour retirer 1 200 euros. C'était le maximum qu'il était autorisé de retirer sur une semaine.
Elle reçut 12 000 euros.
Luce ouvrit un portefeuille de titres dans une autre banque et y plaça son argent liquide.
Elle rougit un peu lorsque le conseiller financier lui jeta un regard surpris en voyant ses billets.

Elle se donna 6 mois pour décider d'une dépense éventuelle de cet argent, six mois pendant lesquels elle allait retirer du liquide au début chaque semaine et après plus souvent.
Ce qu'elle fit.
Luce s'aperçut également que les limites de retrait ne jouaient pas, et que la somme qu'elle demandait au distributeur était automatiquement multipliée par 10 quelque soit la banque.
A la fin des six mois, Luce avait un portefeuille de titres qui se montait à 783 000 euros.
Aucune réaction des banques, aucun écho dans la presse, c'était comme si Luce et ses retraits étaient transparents au monde.
Elle prit une disponibilité à son travail.

Luce partit trois semaine dans un centre de thalassothérapie de luxe, aux Seychelles.
Au retour, elle fit la tournée de tous les créateurs de mode de la ville et changea sa garde robe de fond en comble.
Elle souscrit un abonnement pour des massages sophistiqués et musqués, elle s'offrit un home cinéma. Puis les services d'un gigolo et elle rêva de formes oblongues.
Une année passa comme un rêve.
Elle mincit avec sa coach en diététique, se relooka avec son coach en image, se mit à l'exercice physique avec son coach d'expression corporelle.
Elle s'acheta un cabriolet sport avec climatisation, et projeta de s'offrir l'appartement d'architecte situé au dernier étage de l'immeuble le plus haut de la ville. Avec terrasse de 120 m². Il lui faudrait un jardinier.
Elle acheta la galerie d'art la plus renommée de sa ville et joua les mécènes avec des jeunes artistes qui réinventaient le Suprématisme et tombaient immanquablement amoureux d'elle. Plus besoin de gigolo.
Luce s'offrit des addictions. Tournées de casino, achats compulsifs de bijoux, et elle tâta de la cocaïne. L'idée qu'elle pourrait s'offrir un coach en cocaïne la faisait beaucoup rire.
Son vocabulaire avait totalement changé. Maintenant, elle disait « c'est top », par exemple. Ou « il est trop choux ».
Puis Luce fit connaissance d'un rentier milanais de 62 ans, qui parlait couramment français, en surfant un jour d'ennui, sur un site de « chat à la roulette » et elle connut le grand amour.

Tout ce conte de fée un peu Chamallow dura exactement 3 ans, 10 mois et 3 jours et demi.

Un midi, alors que Luce n'en avait pas l'utilité réelle mais éprouvait le besoin impérieux de vérifier si « ça roule toujours », elle traversa une rue pour se diriger vers le distributeur et mourut renversée par une voiture.


Derrière une porte, sur laquelle il y avait inscrit « URPA - Unité de Recherche de Philosophie Appliquée », on entendait des bruits de dispute.
- Mais purée Satan, tu n'as pas pu t'en empêcher !! C'est vraiment pas malin !!
- Bah j'en ai marre de cette gourdasse, ça fait presque quatre ans qu'elle m'ennuie, ça commençait à bien faire !!
- Il faut toujours que tu prennes des initiatives intempestives !! tu as tout gâché !!
- des gnignissiatives gnintempestives gnagnagna …
Satan était volontiers moqueur.
Surtout lorsqu'il venait de subir une overdose d'ennui.
- Tu aurais pu laisser Luce y faire …
Dieu était volontiers primesautier.
Surtout que sans l'avouer, il commençait sérieusement à s'ennuyer aussi.
- ahah elle est bien bonne et inattendue celle-là ! Ce que tu peux être gland tout de même …
- et toi là, tu t'es vu à arrêter brusquement un travail de quatre ans ? On allait enfin savoir !
- Mais notre sujet d'expérience est mal choisi, cette femme n'a aucune ambition, elle est petite, voilà, petite, commune, prévisible comme, comme … comme un curé devant son autel tiens !!
- dis donc, je te permets pas !
- Bon j'en ai marre, je me tire !
Et Satan sort en claquant la porte.
- tsssss … j'en ai marre de travailler avec cet abruti ! Presque quatre ans d'effort et voilà, un mouvement d'humeur … On ne saura jamais si l'argent fait le bonheur ou pas …

lundi 5 avril 2010

C'est de nos corps dont je te parle (3 sur 3)




Il y eut des humiliations, tu t'en souviens, des mépris et de la prostitution.
C'était exhibitions sur exhibitions, le spectacle permanent de la dignité abolie, on aurait dit des oies gavées pour le Noël. Défilaient devant nos paupières alourdies des corps sans existence, pressés pour leur quart d'heure de gloire. Le canapé était la chaise sur laquelle l'électricité allait passer.
C'était alors le corps modèle, celui qui allait faire gagner un jeu sans joie, celui qui servait à nos yeux de voyeurs.
Dans un état d'hypnose dans lequel nous nous étions perdus, de tristes pitres nous faisaient prendre des paris en des enchères dépressives. Qui allait tromper qui, qui allait devant les caméras, coucher avec qui, qui allait pleurer le plus, qui allait agresser qui, jusqu'à quel point, qu'allait il se passer devant un feu censé être tribal et qui n'arrivait qu'à être pitoyable. Qui allait électrifier qui.
En guise de divertissement, un décérébrage, une trépanation, l'aspiration de l'instinct de survie.
Ça se passait sur des iles paradisiaques ou dans des lofts reconstitués, au fin fond d'une banlieue parisienne désertée.
C'est d'un détournement dont je te parle.
Le corps calibré pour un désir artificiel, la perte de la sauvagerie, l'oubli de ce que ton corps subit.
L'effacement progressif d'une réalité toute sociale.
Le corps est là pour la mise en scène, ton corps sert à des expériences, que l'on dit des jeux, et c'est tout.
Pendant que sur des iles où tu n'iras jamais, sont amassés des mannequins appelés tentateurs, pendant que l'on débat sur le pouvoir des uns de traiter en objet le corps des autres – et abaisse la manette, ça ne fait pas mal – c'est ton corps qu'on enfouit, que l'on foule aux pieds.

Mercredi 17 mars dernier, 1 500 à 2 000 mineurs et veuves de mineurs sont venus manifester à Paris, entre la Caisse Nationale des Mines et le Ministère de la Santé. Ça ne fait que quelques centaines de mètres. La moyenne d'âge des manifestants était entre 60 et 75 ans.
C'était une manifestation à l'appel d'une intersyndicale des cinq grandes confédérations CGT, CFDT, FO, CFTC et CGC.
Le 31 décembre 2009, un décret a supprimé des avantages octroyés par le régime spécial des mines, régime pour lequel il fallait cotiser davantage que le régime général.
Jusqu'à cette date, certains frais entrainés par des soins étaient entièrement pris en charge par ce régime.
Après, plus. Ils venaient d'en être informés par un courrier de leur sécu.
Ainsi par exemple, le transport en ambulance vers un professionnel de santé, les déplacements et l'hébergement liés aux cures. Fin également de la prise en charge des médicaments achetés en dehors des 63 pharmacies minières.
Le régime d'assurance maladie des mines, créé en 1946, a 180 000 affiliés. 68 000 sont classés en Affections Longues Durée et 95 000 en maladie professionnelles, non concernés par ces mesures.
Restent donc 17 000 personnes, dont 7 000 actifs. 10 000 anciens mineurs ou veuves de mineurs, les plus concernés par ce décret du 31 décembre étaient donc représentés par 1 500 à 2 000 manifestants.
Jean Lepczynski, 73 ans, ancien mineur de la mine d'Arenberg (Nord) – celle où le film Germinal a été tourné – dit : « Quand on est arrivés de Pologne, les moins productifs étaient renvoyés chez eux avec leur baluchon, moi je suis descendu dans la mine à 14 ans, et quand une mine fermait, on me mettait dans une autre, et là on veut nous croquer nos petits avantages, à nous et à nos veuves ».
Les manifestants réclament qu'on attendent qu'ils meurent, car cela ne saurait tarder.

Trois médias ont parlé des mineurs : un article complet dans l'Est Eclair, (d'où ces informations sont tirées), un bref article dans le Midi Libre, et un communiqué de France Info (repris par France Inter).

Une seule personnalité politique s'est exprimée à ce propos : Marine Le Pen, qui a demandé au gouvernement de supprimer « l'ignoble décret ».


tableau : Gustave Caillebotte, Les Raboteurs de parquet.